Démian Peeters
Oct 19, 2019

L'aisance originelle du pantalon à pince

Grâce au pantalon à pince, nous renouons avec l'aisance et le confort, indispensables pour nos mises de tous les jours.

Nous n’avons peut-être jamais autant manqué d’espace qu’aujourd’hui. Nos villes sont saturées, nos intérieurs exigus, nos transports bondés, le temps compressé et fractionné. Nous sommes bridés et restreints dans la plupart de nos actions.

Quand on y pense, ce resserrement semble même se poursuivre jusque dans notre vestiaire. Le port de pantalons de plus en plus corsetés et étriqués est une autre de ces réalités oppressantes, imposée par la perte inéluctable du sens commun, la dévaluation de l’esthétique fonctionnelle, l’obsession pour les marqueurs morphologiques et sans doute un peu d’âgisme — la fameuse phobie du style à la papa.

Si je m’intéresse aujourd’hui au pantalon à pince, c’est bien pour retrouver le premier mot de l’habillement, le mot qui était au commencement : l’aisance. Mon grand-père portait un pantalon à pince parce que ce pantalon était confortable, parce qu’il laissait du volume au niveau de l’assise, tout en ayant l’air élégant et soigné.

Ce qui fait la différence, ce qui crée cette aisance liminaire et primordiale réside dans ce simple (ou double) pli pincé, situé sous la ceinture, entre la braguette et la poche. Nous y gagnons un pouce de tissu supplémentaire. Les pinces offrent un espace de respiration, tout en maintenant le pantalon bien ajusté à la taille.

Ordinaire et commun des années 30 jusqu’à la fin des années 60, le pantalon à pince est malheureusement tombé en désuétude la décennie suivante. Pour la petite histoire, l’usage du pantalon à devant plat a d’abord été systématisé par nécessité de rationnement des tissus en temps de guerre.

Pantalon à pince à l’anglaise ou à l’italienne

Mais revenons à nos pantalons à pince. L’histoire sartoriale en a retenu deux sortes, à simple ou double pince :

  1. la pince avec le pli vers l’avant (forward), orienté vers la braguette, créant une impression nette et tranchée, plus formelle, typique de l’art tailleur anglais ;
  2. la pince avec le pli inversé, orienté vers l’extérieur des hanches, créant une forme plus ample, plus décontractée et flegmatique, privilégiée par la tradition italienne et plus spécifiquement napolitaine.

Un parfait exemple du style anglais nous est donné par le pantalon pincé qu’on trouve chez Scott Fraser, le label londonien adepte du modernisme rétrospectif. On aime sa taille bien haute, la coupe ample, les jambes larges et son inscription dans l’univers tailleur classique.

Le pantalon à pince de chez Scott Fraser, avec l’ombre des plis qui attire l’œil vers l’intérieur. Les doubles plis donnent plus de place et permettent de mieux utiliser les poches latérales.

Pour illustrer le style italien, je pense notamment à l’offre étendue de pantalons Riccardo Metha (anciennement, une usine textile installée à Naples). Je n’en ai jamais vu qu’au Japon et ils sont presque tous pincés : les chinos, les corduroy, les slacks. Les jambes sont bien larges et droites, les matières expressives.

Le chino à une pince inversée de chez Riccardo Mecca, dans un twill de type dragon, qui donne cette apparence brillante au tissu. Ⓒ Rococo

Le pantalon à pince militaire et utilitaire

Les pantalons à pince sont aussi des pièces traditionnelles du vêtement de travail et du vêtement militaire. On pense forcément au très fameux pantalon Gurkha historiquement porté par les troupes britanniques lors de la guerre du Népal, doté d’une double pince sur le devant et d’une taille très haute fermée par une boucle.

Le pantalon Gurkha de chez Orslow, dans le tissu chino khaki classique, qui respecte parfaitement l’esprit de l’original, avec deux pinces marquées vers l’avant. Ⓒ Pheb

Mais mes préférés sont les pantalons de service type “fatigue” à simple pince de l’armée suédoise, années 60-80, dans un épais et grossier twill de coton en vert olive profond, à l’aspect duveteux. J’en possède une paire datant des années 70 et ce sont ceux que je porte le plus souvent. La silhouette est un peu plus ajustée que leur équivalent de l’US Army, très équilibrée, le tissu est tendu et le lustre unique.

Un pantalon de corvée à pince, issu d’un surplus militaire suédois, modèle années 70. Ⓒ Fort General Store

En fait, les pantalons à pince fonctionnent mieux avec des tissus plus épais et à haute torsion, car ils retiennent bien le pli. Les pantalons à pince en velours côtelé font aussi partie de mes pièces fétiche, comme on en trouve, par exemple, chez Fujito.

Le tombé est parfait et le pli bien soutenu avec cet épais corduroy de chez Fujito. Ⓒ In My Book Store

La pince, un caractère de labeur

Une dernière réflexion me vient à propos de design fonctionnel et d’aisance vestimentaire, et je la dois au typographe Eric Gil. Se plaignant des lettres cursives trop inclinées de certaines polices de caractères, il écrit qu’elles pèchent pas manque d’équilibre, car elles n’ont pas été conçues pour êtres utilisées en tant qu’elles-même. C’est-à-dire, en tant que caractères de labeur et non plus simplement comme caractères de mise en relief.

J’aime cette idée qu’une chose, qu’il s’agisse d’un caractère d’imprimerie, d’un objet du quotidien ou d’un vêtement, acquiert sa pertinence esthétique par sa pertinence d’usage, éprouvée par le travail qu’elle effectue par elle-même, et non par une quelconque prétention créative.

C’est un peu ce qui se passe avec le pantalon à pince tel que nous l’avons décrit, dans son ancrage traditionnel et fonctionnel. Rien de purement décoratif dans ces plis. Mais ils sont esthétiques, oui, parce qu’ils prouvent leur praticité.

Ils donnent du volume en même tant que de la structure. Ils nous donnent l’espace nécessaire au mouvement, tout en donnant de la tenue à notre mise. Je pense sincèrement que c’est l’essence même d’un bon vêtement. C’est en tout cas ce que j’en attends.

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