Démian Peeters
Sep 15, 2019

L'ordinaire de haute qualité, le vêtement honnête

L'ordinaire doit être le beau, et le beau l'ordinaire. En choisissant des vêtements de haute qualité à l'esthétique minimale, on choisit l'honnêteté et la fonction.

Dans sa conception de l’artisanat populaire mingei, Yanagi Sōetsu écrit que si nous voulons plus de belles choses autour de nous, nous devons élever la qualité de nos objets ordinaires. Il écrit aussi que la compréhension réelle du beau dépend de notre capacité à développer notre goût personnel et notre sensibilité à l’esthétique du simple.

Si nous voulons vivre dans ce monde du beau, nous devons en revenir à des objets honnêtes, sincèrement conçus. L’ordinaire doit être le beau et le beau l’ordinaire. Cela vaut pour les outils que nous utilisons, nos fournitures, et bien entendu les vêtements que nous portons.

Deux exemples d’objets triviaux du quotidien, qu’on peut choisir dans une haute qualité honnête, avec une esthétique simple et humble : une cuillière-doseuse à café en teak (Kinto) et une brosse traditionnelle Tawashi en fibre de coco. © bienfaitshop.com

La tenue d’un vêtement, sa main, sa valeur d’usage doivent se suffirent à elles-mêmes. Un vêtement honnête n’est le vecteur d’aucune ambition personnelle. Il n’essaie pas d’avoir du style. Il n’essaie pas de surprendre ou d’étonner. Il est simplement silencieux, humble. Il sert sa fonction, sans flatter notre ego.

Depuis un moment, je cherche un pantalon denim avec un triple délavage. On peut évidemment se poser toutes sortes de questions et les détails comptent. Mais plus encore, doit compter le fait qu’il ne prétende pas être autre chose qu’un vêtement sincèrement et consciencieusement conçu, avec une toile solide, une coupe confortable et une construction inébranlable.

J’ai découvert la production plutôt confidentielle de la maison japonaise Hatski (ハツキ) : la profondeur de leur indigo saute tout de suite aux yeux, leurs coupes spacieuses les rend d’emblée faciles à porter. Mais ce qui les distingue à mes yeux, c’est ce que Yanagi lui-même appellerait leur haute qualité ordinaire.

Prenons leur denim droit : un 5 poches tout ce qu’il y a de plus classique, avec une toile selvedge solide bien assouplie, une fourche haute, une jambe large, un délavage naturel et uniforme. Que demander de plus ? Rien, justement. S’il est un vêtement qui appartient à notre vestiaire ordinaire, c’est bien celui-là. Voilà ce qui le rend beau, de façon intuitive et immédiate.

© hatski.net

Autre exemple, autre découverte récente, toujours japonaise : Manual Alphabet (マニュアルアルファベット) et ses chemises à col boutonné. Là aussi, un vêtement qui nous accompagne tous les jours. La ligne est simple et idéalement ajustée, avec une belle épaule, les matières s’expriment bien et l’authenticité de la confection artisanale parle d’elle-même. Dans la description, on lit qu’elle peut se porter dix ans et on le croit volontiers. Car un vêtement ordinaire dans l’esprit mingei, c’est avant tout un compagnon de vie fiable et digne de confiance, sur qui on peut compter et qui ne nous fait pas défaut.

© 2ndsole.net - comoda.com

En souliers, l’ordinaire appelle naturellement le tout-terrain, avec des formes presque pataudes. Je pense, par exemple, aux chaussures de service de l’USN. Une maison comme Phigvel Makers & Co en propose une reproduction tout à fait fidèle : une robuste paire d’oxfords, avec un montage Goodyear durable, en cuir de veau, avec un patin Biltrite. Elles sont sérieuses et polyvalentes, sans en faire des tonnes, sans polariser ni vers le trop formel ni vers le trop décontracté.

© store-phigvelers.com

C’est une autre grande vertu de ce type de pièce de haute qualité à l’esthétique simple et sans-façon. Elle nous permet d’en finir avec les considérations stériles et galvaudées sur le style. Si nous décidons d’élever la qualité de nos vêtements de tous les jours, alors nous cultivons l’art de la simplicité volontaire, plutôt que de chercher à plaire ou à nous distinguer.

Alors nous pouvons apprécier l’esthétique de notre ordinaire et vivre en bonne compagnie avec nos mises de tous les jours. Alors, sous l’invite de Yanagi, nous ne commettons plus l’erreur de considérer comme deux mondes séparés la beauté et la vie.

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  • Merci beaucoup, Pierre, pour votre message. Vous avez aussi tout à fait raison de souligner les affres du consumérisme en général et la nécessité de développer un véritable mode de vie axé sur un quotidien de qualité à tous les niveaux. S’entourer et se nourrir de choses vraies, conçues ou cultivées uniquement pour remplir honnêtement et humblement leur fonction.

    À mon sens aussi, c’est le seul moyen de ne pas être plongé dans la spirale stérile des faux désirs et des frustrations. Le monde du vêtement nous met parfois à rude épreuve sur ce point, il faut bien le reconnaître. Mais il nous appartient de ralentir le rythme et surtout de cultiver l’art du juste nécessaire, sans écouter les sirènes qui s’évertuent à flatter notre ego ou à nous faire croire qu’il nous manque forcément quelque chose pour briller ou “avoir du style” (ce qui ne veut évidemment rien dire).

    Au plaisir d’échanger à nouveau avec vous sur toutes ces questions !

    Amitiés


    Démian Oct 11, 2019
  • C’est comme vous le dites très bien plus qu’une façon de s’habiller. C’est un mode de vie qui s’applique à beaucoup de choses autour de nous: la déco, la nourriture, les achats du quotidien, etc. J’aime beaucoup cette façon de voir les choses et de consommer. Il y a une vraie réflexion et de la rationalité contrairement à la frénésie d’achat des personnes adeptes du consumérisme.
    Pierre Oct 10, 2019
L'ordinaire de haute qualité, le vêtement honnête