Démian Peeters
Feb 5, 2017

Mourne Textiles, workshop de tweed irlandais texturé et tissé main

En Irlande du Nord, l'atelier Mourne Textiles travaille le tweed à la main avec des designs mid-century. Histoire et renouveau.

Mourne Textiles est un fabricant de produits textiles tissés à la main basé à County Down, en Irlande du Nord. Sa spécialité : le tweed texturé, rugueux, épais et feutré. Margaret Howell et S.E.H. Kelly ont signé dernièrement quelques collabs remarquables avec ce workshop traditionnel, en travaillant notamment avec des tweeds en mérinos. Histoire et renouveau d’un atelier de création qui confectionne dans les règles de l’artisanat.

Mourne Textiles : un atelier de design textile créé par Gerd Bergersen

L’histoire de Mourne Textiles commence en Norvège dans les années 30, à l’École des Femmes de Oslo. La jeune designeuse Gerd Bergersen y étudie les techniques de tissage à la main. Très vite et après un passage par l’Angleterre, elle impose son leaderdhip et sa marque de fabrique auprès des plus grandes usines de textiles norvégiennes. Conseillère pour les Norwegian Home Industries, elle conçoit et confectionne pour Roros Tweed et la Norwegian Tapestry Yarn Company.

Son travail prend une nouvelle ampleur quand elle décide de partir en Extrême-Orient, à Shanghai, Calcutta puis Hong Kong. Bergersen entreprend des recherches approfondies sur le design chinois et travaille sur des métiers locaux avec des fils retordus à la main.

Gerd Bergersen installe son atelier de tissage à la main en Irlande du Nord dans les années 30.

En 1947, Gerd Bergersen s’installe en Irlande du Nord. Elle décide de créer un atelier de design textile, à Killowen sur les flancs des Montagnes de Mourne. Elle enseigne l’art du tissage à la main aux enfants des fermiers et agriculteurs locaux, et fait construire un métier à tisser qu’elle appelle le Chinese Loom en souvenir de son voyage initiatique en Orient.

En 1951, le designer britannique Robin Day commande trois tapis noirs et gris à Bergersen pour exposer ses meubles à la Triennale de Milan. Le succès est unanime. Le fabricant de meubles S Hille & Co l’approche pour montrer ses tapis dans sa nouvelle salle d’exposition, à Mayfair. Bergersen met au point deux nouveaux tissus d’ameublement : le Morne Check et le Morne Mist. En janvier 1954, Gerd Bergersen fait la rencontre du designer de Piccadilly Arcade, Terence Conran. Pour lui, elle développe son fameux Blazer Design.

C’est à partir de 1956 que Bergersen s’intéresse au tissage de tissus de vêtements, notamment le tweed. Elle fournit du Irish tweed with a difference à la designeuse dublinoise Sybil Connolly. Pour la collection de janvier, Bergersen conçoit trois jauges de tweed différents : The Irish Basic, The Emphasize et The Open Weave.

Bergersen fournit du tweed à la designeuse Sybil Connolly, ici le Emphasize (à gauche) et le Shaggy Dog (à droite).

Sa technique open weave de tissage ouvert de fils blancs irlandais rugueux, lourds et minces, font sensation au défilé : “les fils sont énormes, le tissage presque maladroit, mais ce tissus qui semble si primitif est astucieusement subtil et doux”, peut-on lire dans le journal de Londres.

Pour la collection d’hiver, Bergersen conçoit des tweeds plus poussés, dans des tons terreux, accentués avec des fils d’or de lurex. Surnommé The Shaggy Dog, ce tweed si particulier étonne les observateurs : un tissu rugueux à partir duquel certains points de suture sont tirés à la main pour donner une surface hirsute. Le mystère est entier, comment un tissu conçu dans un endroit reculé, et tissé à la main par des artisans locaux, peut-il faire la gloire des défilés de mode ? “For me, out of the past flows the future”, est la réponse de Bergersen.

En 1967, la styliste Sheila Mullally rejoint Gerd Bergersen dans les Mournes. À deux, elles créent The Fuchsia Tweed qui pénètre aussi le marché américain. Les collaborations s’enchaînent avec Liberty, mais aussi la maison Lachasse et les Hardy Amies à Londres.

L’atelier Mourne Textiles de nos jours : la tradition préservée du tissage à la main.

Aujourd’hui, c’est sa fille Gerd Hay-Edie et son petit fils Mario qui ont repris les rennes des métiers à tisser, dont certains sont encore les originaux de Killowen. Ils perpétuent l’héritage des designs emblématiques de Gerd Bergersen avec une collection slow-manufacturée de textiles en tweed.

Histoire du tweed, étoffe workwear et outdoor

Le tweed est un héritage workwear qui trouve ses origines auprès des agriculteurs, fermiers écossais et irlandais. Tissu robuste en laine cardée, résistant au vent et à l’eau grâce à d’excellentes propriétés isolantes, le tweed est une étoffe de travail qui protège efficacement contre le froid.

Ce n’est que dans la première moitié du XIXe siècle qu’il investit la garde robe des gentlefarmers. À cette époque, de nombreux nobles anglais font l’acquisition de domaines en Écosse, et adoptent le tweed. En 1848, le prince Albert achète le château de Balmoral et crée le célèbre Balmoral Tweed. Gris moucheté de taches blanches et de couleur pourpre, il imite les pierres de granit caractéristiques de l’Aberdeenshire et sert à se fondre dans le décor lors des chasses aux cerfs.

Le tweed Balmoral, un des tous premiers Estates Tweeds destiné à la chasse.

C’est le premier né des très fameux Estates Tweeds. Alors que les Clan Tartans regroupent les gens d’une même famille, les Estates Tweeds regroupent les gens habitant ou travaillant sur la même terre, le même domaine. La variété des motifs et des couleurs des différents tweeds connus aujourd’hui doit beaucoup à l’originalité de ces propriétaires du XIXe siècle.

Le tweed a ensuite progressivement intégré le vestiaire sportif de la gentry anglaise, à l’aube du XXe siècle dans l’arrière pays. Le tweed est également devenu populaire parmi les classes moyennes victoriennes qui l’ont associé aux activités de l’aristocratie : le golf, le cyclisme, le tennis, l’automobilisme et l’alpinisme.

Les premiers golfeurs comme Old Tom Morris ne jouaient qu’en tweed, jusque dans les années 30 au moment de l’apparition des pantalons de flanelle et des polos.

Le tweed a ensuite progressivement intégré le vestiaire sportif de la gentry anglaise, à l’aube du XXe siècle dans l’arrière pays. Le tweed est également devenu populaire parmi les classes moyennes victoriennes qui l’ont associé aux activités de l’aristocratie : le golf, le cyclisme,  le tennis, l’automobilisme, et l’alpinisme.

Les différents types de tweeds : rugosité et douceur

Solide, simple et endurant. Le tweed est un tissu intemporel qui a su traverser le temps. Tissé à motifs en armure sergé ou en armure toile par entrelacement des fils de chaîne et des fils de trame, on le reconnaît tout de suite par sont aspect irrégulier et très texturé, son épaisseur lourde et sa robustesse rare.

À l’origine, le tweed désigne une étoffe de laine peu ou pas épurée aussi appelée laine cardée. À la différence de la laine peignée raffinée, elle est obtenue à partir des fils bruts de ballots de pure laine vierge, ce qui la rend aussi plus rêche. Mais en pratique, le tweed varie énormément dans son rendu en fonction de la race du mouton qui donne la laine. Un tweed peut ainsi être rugueux comme le Cheviot ou le Donegal ; ou plus doux comme le Shetland, le Saxony ou le Mérinos.

La récolte de la laine sur le mouton a aussi son influence, en fonction de l’âge de l’animal et de l’endroit de la tonte. Une laine prélevée sur la toison du cou donne un tweed plus doux, tout comme celle prélevée sur un agneau garante de la grande qualité du tweed lambswool.

Les grandes étapes de fabrication du tweed

  • mélange des ballots de pure laine vierge

  • filature du fils

  • léger lavage à l’eau clair pour conserver les suints

  • teinture douce et naturelle, le plus souvent à base de mousses ou de lichens

  • cardage sur des clefs en bois, pour dresser les fibres dans le même sens

  • tissage ou ‘weaving’ des laizes en petite largeur

  • finitions et remaillage

À détailler sur Stiff Colar, le blog expert du tailleur parisien Julien Scavini.

Le tweed rugueux, à l’ancienne

Le tweed Cheviot est le plus rustique et le plus brut. À la base du fameux Harris Tweed,  il est issu de la race de moutons à face blanche élevés dans les collines de Cheviot aux confins de l’Angleterre et de l’Écosse. Son fil est plus long, plus lourd et plus rêche. Rigide, tissé plus étroit, il résiste particulièrement bien à l’usure et tient bien le pli.

Son premier tissage remonte au 18e siècle, dans les Hébrides extérieures. C’est au moment de son introduction dans le vestiaire aristocratique britannique dans les années 1840, que l’appellation d’origine contrôlée (AOC) Harris Tweed Orb a été créée. Aujourd’hui encore, le label Harris Tweed est réservé au tweed de pure laine vierge produit en Écosse, filé, teint, fini et tissé à la main par les insulaires de Lewis, Harris, Uist et Barra.

Les tweeds Cheviot (gauche, Harris Tweed) et Donegal (droite, de chez Stetson), les plus rugueux.

Son cousin, le tweed Donegal qui a hérité du nom du comté irlandais où il est produit, est lui aussi la plupart du temps caractérisé par son rendu grossier et son aspect rugueux, quoique moins barbelé et broussailleux que le Cheviot. Son signe distinctif très reconnaissable : ses petites imperfections de couleur dans le tissage.

Le tweed doux et duveteux

Pour trouver des tweeds plus doux au toucher, direction l’archipel des îles Shetland en eaux écossaises. C’est là que les moutons du même nom donnent la laine utilisée pour le tweed Shetland, décontracté, doux, délicat tout en étant légèrement hirsute.

Les tweeds Shetland (gauche) et mérinos (droite, de chez Mourne Textiles) sont réputés pour leur douceur.

Encore plus doux, le tweed Saxony originaire de Saxe et issu d’un poil de mouton particulièrement fin et court, et l’incomparable tweed Mérinos réputé pour sa laine très qualitative et sa grande douceur.

Les différents types de tweed : poids et densité

En matière de tweed, le poids est aussi une composante essentielle. Des tweeds les plus fins comme le Sherrytweed (310grs), aux étoffes les plus lourdes comme le très british tweed rasé(500grs), on trouve là aussi une grande variété de toucher et de confort.

Certains tweeds sont plutôt mous et confortables; et d’autres plus rigides et résistants comme le très campagnard Royal Twelve de 12oz (340/360grs) qui donne des draps parfois appelés Gamekeepers pour des tweeds de gardes-chasses. Le toucher est plus rugueux et le tissage plus resserré que ceux des citadins Sherrytweed.

Le renouveau de Mournes Textile : au cœur d’un tweed mérinos de caractère

Créé dans les années 50 par Gerd Bergersen, le Tweed Emphasize est toujours un produit phare des ateliers Mourne Textiles. Présent dans la collection de tissus d’ameublement et dans les accessoires, comme les écharpes, il séduit tout de suite par sa composition en 100% laine mérinos sauvage de Donegal, et son design héritage tout droit sorti de l’univers historique mid-century de Mourne Textiles.

Authentique, flammé, son rendu est à la fois brut et doux. Sa confection artisanale sur les métiers à tisser originels le rend agréablement imparfait, irrégulier, donc unique.

Toujours tissé à la main dans le workshop irlandais, le Tweed Emphasize est un tissu héritage de Mourne Textiles.

Le Mended Tweed créé dans les années 50 pour Sybil Connolly.

Son petit frère, le Mended Tweed est lui aussi une réédition des créations de Gerd Bergersen pour Sybil Connolly. Comme le Emphasize, il produit une texture organique authentique de grande qualité, au toucher délicat et duveteux.

Pas étonnant que le tweed Mourne Textiles ait convaincu une maison comme S.E.H. Kelly. Le label de tailoring durable britannique aime le vêtement qui dure, à l’épreuve du temps. Les matières authentiques et honnêtes, utiles. Tissées, assemblées dans un certain esprit shokunin : par des artisans qui travaillent à l’ancienne, dans les règles de l’art.

S.E.H. Kelly a ainsi sourcé du tweed mérinos chez Mourne Textiles pour quelques pièces iconiques de sa collection : une work jacket, une topcoat et une overshirt. À la fois dense, rugueux et duveteux, il s’intègre idéalement dans le vestiaire gentlefarmer d’influence workwear qui caractérise le label.

La work jacket stand collar, quatre boutons/cinq poches, est réalisée dans un tweed qui blend coton, lin et laine du West Yorkshire. Aspect feutré et duveteux au rendez-vous.

La top coat et l’overshirt sont réalisées à partir d’un sergé de laine mérinos de Donegal. Le tweed est dense, doux et luxueux. Avec un effet moucheté très travaillé et une couleur navy profonde.

Pour d’autres inspirations de matières héritages, ne manquez pas nos colonnes consacrées au corduroy ou au coton de canevas.

Vous appréciez le tweed? Vous le portez plutôt rugueux ou doux? Dense ou léger? Dites-nous tout.

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