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La tradition de la chaussure workwear

C’est ma paire de Paraboot Chambord qui m’a fait apprécier le port du soulier. Une forme ronde, une semelle en gomme tout terrain, un design hérité de la tradition des chaussures de travail. Rien à voir avec mes précédents modèles de chaussures trop formelles, que je ne portais jamais, par manque de cohérence avec mes besoins réels et le caractère finalement un peu “roots” de mon vestiaire.

Il me fallait une vraie chaussure compagne, de tous les jours. Moins connu que la Michael, ce modèle Chambord à plateau fait désormais partie de mes essentiels. J’aime le fait qu’il soit très fonctionnel donc fort d’une esthétique littérale et éprouvée. Le respect de la morphologie du pied est tangible, de même que la solidité du cuir et du patronage. Ce sont des qualités évidentes, mais plus réconfortantes au quotidien qu’on ne pourrait le croire.

Paraboot Chambord © sockma.jp

Car avant d’être un objet de style, la chaussure workwear est un outil : fiable, honnête, avec une vraie valeur d’usage. C’est aussi un objet traditionnel que certains bottiers continuent à produire à l’identique depuis des générations ou à reproduire en s’inspirant de modèles originaux.

Cet héritage permet de s’équiper pour des années, avec des valeurs sûres, qui plus est faciles à ressemeler. On prend aussi plaisir à l’entretien : on décrotte, on nourrit son cuir, on lustre, on maintient la forme avec un embauchoir. On décide d’investir dans du solide et dans une esthétique sans excès de raffinement.

La Postman Oxford 101 de Red Wing

Un autre modèle traditionnel qui vient tout de suite à l’esprit quand on pense aux chaussures d’héritage workwear, c’est le fameux soulier Postman Oxford 101 fabriqué à Red Wing par le label du même nom, dans le Minnesota. Comprenez la chaussure de facteur telle que la portaient les employés du service américain des postes dans les années 50. En fait, pour la petite histoire, c’était aussi la chaussure portée par les membres du corps de police.

Postman Oxford 101 Redwing © redwingonlinestore.jp

Postman Oxford 101 Redwing

Tout est fait pour le confort et la robustesse, dans un style très classique :

  • la semelle d’usure coussinée en crêpe qui soutient bien le pied
  • la baguette qui renforce la piqûre de jointage de l’arrière des quartiers de la tige au niveau du contrefort
  • le montage en cousu trépointe Goodyear, parfaitement imperméable et resemelable
  • le cuir poli Black Chaparral qui prend magnifiquement la lumière (mais dont la nature exacte est un secret bien gardé)

C’est un modèle qu’on voit beaucoup dans les lookbooks japonais notamment, et qui supporte bien tous les types de mises. Ce qui frappe, c’est son minimalisme affirmé, mais résolument modeste.

La J.H.Classics de Wesco

Dans le volume 16 de Free & Easy consacré aux souliers de tradition, la Postman côtoie une autre Oxford mythique d’esprit workwear : le modèle J.H.Classics de Wesco. Le distributeur japonais de la marque en propose une édition en Cordovan, qui est ce cuir obtenu à partir du croupon de la peau (de percheron) connu pour son incomparable résistance, sa grande imperméabilité, mais aussi sa brillance et sa profondeur de teinte.

J.H.Classics Wesco

J.H.Classics Wesco

J.H.Classics Wesco © sidestand.exblog.jp

La J.H.Classics est une sorte très caractéristique de soulier “booty”, légèrement montant sur la cheville. Ce modèle bénéfice d’un montage à triple couture (“triple welt”) :

  • qui lie le mur à la première de montage,
  • puis l’ensemble à la tige et à la trépointe,
  • et enfin la troisième couture verticale petit point qui lie la trépointe à la semelle d’usure.

C’est du solide. La semelle est en gomme Vibram pour l’étanchéité et la résistance à l’abrasion. On apprécie sa forme brute équilibrée tout autant que son jeu subtil de perforations.

La White’s Oxford 300

Une autre Oxford “booty” américaine, avec un style marqué, hérité de la Grande Dépression. Elle est signée White’s Boots, modèle 300, et proposée en cuir de bovin Chromexcel. Comme le Cordovan, ce cuir est une des spécialités incontestées de la tannerie Horween à Chicago - qui en a d’ailleurs déposé l’appellation.

White's Oxford 300

White’s Boots Oxford 300 © whitesboots.com

Le Chromexcel est un cuir gras de type pull-up. À la différence des cuirs gras classiques, le pull-up est nourri très généreusement par vaporisation des matières grasses. Ce qui le rend particulièrement réactif à la tension et à la traction, et lui confère un rendu à la fois mat, imparfait, patiné. Mais le Chromexcel, c’est aussi surtout ce pli incomparable : rapide, épais et boursoufflé, qui donne du caractère à la peau.

Que dire d’autre si ce n’est que cette White’s Boots est superbe, avec un terrible cachet, tout en restant classique et ancrée dans son héritage traditionnel. Sa semelle moitié-cuir moitié-gomme renforce ce sentiment d’équilibre qu’elle dégage, entre esthétique et pratique.

La Coupen de Rolling dub trio

On reste dans le même esprit avec la Coupen signée Rolling dub trio. La chaussure workwear dans toute sa splendeur, expressive et très ronde comme aiment la concevoir les bottiers japonais. Son tempérament est assez unique, bien qu’encore une fois extrêmement sobre et franc.

Coupen Rolling dub trio

Coupen Rolling dub trio © classicworksinc.com

Le cuir est épais. Sur le modèle illustré, c’est un “teacore” : une peau brune (horsehide) recouverte d’une fine couche de colorant noir qui se détache avec le temps, créant une magnifique patine. Ce serait dommage de la waxer ou de la polir sans la laisser se marquer, mais c’est aussi une option.

Elle est équipée d’un fer encastré vissé en laiton et d’un authentique patin en caoutchouc Cat’s Paw. C’est du vintage : la marque (Cat’s Paw Rubber Co. - 1904) a été rachetée par Biltrite dans les années 60, puis définitivement avalée par Vibram.

Coupen Rolling dub trio © craftbank.net - Boîte de patins Cat’s Paw © paratrooper.fr

La Cap-toe de Clinch

Aujourd’hui, Clinch est un des bottiers tokyoïdes les plus connus en dehors du Japon. C’est la marque créée par Minoru Matsuura, cinq ans après l’ouverture de BRASS, son premier atelier de réparation de cousus Goodyear. De Clinch, on connait surtout les bottes de travail Engineer en cuir noir Latigo de chez Horween.

Mais le modèle qui nous intéresse ici en souliers workwear, c’est une très belle paire vue chez Spiral, mon petit fournisseur attitré outremer. Une forme ronde, à bout droit souligné d’une ligne de perforation. Le cuir est un boxcalf de l’historique Tannerie D’Annonay. La semelle est équipée d’un talon en caoutchouc Cat’s Paw et d’un fer encastré Triumph Steel.

Cap-toe Clinch © shop.spiral-jeans.com

Je ne sais pas si c’est encore d’actualité, mais j’ai lu que Clinch utiliserait une vieille machine à coudre Pederson Rapid E pour joindre les semelles intermédiaires et les semelles extérieures à la trépointe.

La Pherrow’s Capped Derby

Étonnant, mais oui : Pherrow’s fait aussi des souliers. Ce label japonais bien établi (depuis les années 90) est surtout connu pour sa reproduction de la L-2A, ses denims et ses sweatshirts d’inspiration vintage. Mais on parle bien ici de sa première production propre de chaussures, basées sur le style britannique des années 70. Pour l’occasion, Pherrow’s a même développé sa propre semelle à coussin d’air.

Pherrow’s Capped Derby © clutch-cafe.com

Cette Capped Derby est très ronde, matte. Elle existe aussi dans une variante avec un bout en acier, mais clairement plus voyante.

Difficile de clore cette sélection de souliers d’héritage workwear. On me pardonnera notamment de ne pas avoir ici cité Alden ou Trickers qui sont pourtant des pointures. Je m’en remets à nos prochaines colonnes qui ne manqueront sûrement pas de les mettre à l’honneur.

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