Abhras

Car coat et blousons de cuir traditionnels

Il y a quelques mois déjà, je me suis mis en tête d’appliquer les principes du Dan-Sha-Ri de Hideko Yamashita à mon dressing :

  • le Dan en tant qu’action qui consiste à refuser de nouveaux items ;
  • le Sha en tant que démarche visant à se débarrasser des items superflus ;
  • le Ri en tant qu’attitude de détachement et de maîtrise eu égard à l’ensemble de nos possessions.

Ivan Illich dirait que ce même dressing est en voie de retranchement au niveau de son premier seuil de mutation, lorsque l’outil qu’il représente n’est plus contraignant et demeure strictement au service de la personne qui en a l’usage.

Dans la foulée, j’ai été amené à m’interroger sur le maintien, ou non, d’un blouson de cuir - mon unique leather jacket en vérité -, acquis à une époque où je partais un peu trop volontiers à la recherche d’icônes. Il s’agit d’une car coat en horsehide signée Orgueil by Elmwoods, la petite sœur de Studio d’Artisan.

Dotée en outre d’une doublure en feutrine de laine et de boutons en noix, ce cuir demeure très polyvalent : sa structure droite à col chemise et 5 boutons étend considérablement son registre, du décontracté au gentle (© FransBooneStore). Néanmoins, sa peau épaisse, “à casser” au fil des nombreux ports, en fera, pour certain.e.s, une pièce sans doute moins évidente à enfiler qu’une flight jacket en nylon ou bien une M-65…

Moi qui suis habitué à ne porter que du vêtement à vivre et qui n’ai jamais été capable de “faire” un denim brut - lui préférant le fluffy onewash -, je me devais de mesurer l’ampleur que peut représenter le port de cet amas de kilos de peaux rigides sur le dos. Et c’est là sans doute la première question à se poser quand on songe à l’acquisition d’une telle pièce, une fois son image d’icône virilisante dépassée.

En Europe, notamment en France, on confectionne volontiers les blousons de cuir avec de l’agneau plongé/aniline, ce qui règle le problème de la souplesse. Personnellement, je ne suis pas convaincu de l’intérêt d’un tel cuir, ni par son rendu - trop précieux à mon goût - ni par sa résistance à la vie (son hydrophobie et sa finesse). Je lui préfère largement les cuirs traditionnels américains, épais et suffisamment robustes pour affronter les intempéries : cowhide, horsehide, deerskin, goatskin…

Le grain caractéristique du goatskin, notamment exploité par le BuAero pour la confection de ses flight.

Typologiquement, et de manière très schématique, on peut distinguer au moins quatre grandes familles traditionnelles de leather jackets :

  • Celle des car coats, boutonnées et à col chemise, cranté ou fourrure, en cuir ou en shearling, dotées d’une coupe “jacket” droite ou croisée ;
  • Celle des flight jackets, zippées (l’A-1 exceptée) et à col chemise ou fourrure, en cuir ou en shearling, dotées d’une coupe “blouson” droite ;
  • Celle des leather sports jackets et autres police jackets, zippées et à col chemise, dotées d’une coupe “blouson” droite (et d’ailleurs fortement inspirées des précédentes, dont l’A-2) ;
  • Celle des motorcycle jackets, zippées et à col cranté ou motard, dotées d’une coupe “blouson” droite ou asymétrique.

Une police jacket des années 70 produite par Taylor’s leatherwear pour un département de police du Massachusetts (© Broadwan and son).

Je pourrais encore évoquer la catégorie, sans doute plus anecdotique, des grizzly jackets, dont la particularité principale est d’être recouverte d’un shearling au niveau du col, du dos et du plastron.

Une Laskin Lamb très patinée des années 30…

Je citerai sept labels historiques américains, dont la plupart ont encore une actualité - plus ou moins heureuse selon les cas :

  • Aero Leather Clothing bien sûr, qui (re-)produit toujours des flight jackets de qualité (et à un prix contenu) ;
  • Hercules, le célèbre label workwear appartenant à la société Sears and Roebuck, qui produisait de belles sports jackets ;
  • Schott, dont seuls les modèles de sports jackets made in US restent une valeur acceptable de nos jours ;
  • Buco, repris par The Real McCoy’s, qui réalise sans doute les plus belles motorcycle, du perfecto au café racer ;
  • Langlitz et Harley Davidson, pour des motorcycle qui, dans la production contemporaine, ne vieilliront sans doute pas aussi bien que leurs ancêtres ;
  • Laskin Lamb, enfin, dont les grizzly historiques sont tout simplement sublimes (on se méfiera, par contre, des reproductions qui courent sur Rakuten…).

Un perfecto Harley Davidson des années 70, suivi d’un café racer du Buco des années 50, en steerhide.

On en revient maintenant à la question de départ : cette car coat Orgueil répond-elle toujours à mon cahier des charges sartorial ? Ma réponse sera affirmative. Certes, son fit reste structurant, et oui son cuir a et gardera les propriétés d’une armure. Mais la lecture héritage qu’on peut en faire - son statut d’“intemporel” -, son minimalisme en matière de features et de design, son caractère de basique polyvalent, l’univers très gentlefarmer du label qui l’a produite, tout ça compense très largement ses difficultés.

Et puis, surtout, j’aime qu’il ne fasse pas doublon avec une autre pièce de mon dressing. Pour moi, le maximalisme angoissant commence à partir du moment où deux items s’avèrent plus ou moins interchangeables, partageant une certaine somme de propriétés relatives à l’usage, à la saisonnalité, à la matière, à la couleur…

Avant d’acquérir une icône désormais, je me pose donc d’abord la question de savoir si elle est un vêtement à vivre possible. Cela fait suffisamment longtemps, à lire les écrits qui relatent les comportements de nos ancêtres occidentaux, que nous vivons et nous complaisons dans un monde pour enfants, dans l’univers de la distraction permanente, pour éviter d’avoir à entretenir l’esprit de collection ou à verser dans la perpétuelle, et déprimante, quête du mieux-être.

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