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L'étoffe Brown's Beach

Prenez un mélange à double épaisseur, composé de 70 % de laine et de 30 % de coton. Dense, mais pas volumineux. Un tissage très élastique qui ressemble à une maille et une doublure en polaire fleece. Un coton non teint qui crée un motif à point ou à rayure sur la surface. Des boutons-pressions Scoville gravés, des poches passepoilées aux coins arrondis typiques des vêtements de travail du début du 20e siècle.

Oui, vous tenez entre les mains une veste ou un gilet en étoffe Brown’s Beach. Un vêtement de caractère, fait pour vous accompagner longtemps et vous protéger des intempéries.

Le Brown’s Beach cloth

L’étoffe tire son nom de la première association commerciale de Brown à Hartford dans le Connecticut. La Beach Manufacturing Company (qui devient la société Brown’s Beach Jacket en 1898) produit à l’origine des tissus en molleton pour les sous-vêtements. En 1901, Brown déménage sa manufacture à Worcester, dans le Massachusetts. C’est là qu’il lance sur le marché ses premières vestes de travail et ses gilets en mélange coton-laine à double couche, destinés à combattre les hivers réputés rudes dans la région.

Brown est un homme d’affaires avisé, l’exemple type de l’entrepreneur américain. Il est au four et au moulin : concepteur, fabricant, directeur des ventes. Il devient même le visage de l’entreprise en posant pour des campagnes publicitaires. Il porte haut l’étendard de l’“union-made” et du “Made in America”.

Grâce à leur extrême durabilité, les vestes et les gilets Brown’s Beach deviennent rapidement des incontournables du vestiaire des travailleurs américains à la fin des années 1910, en particulier chez les pêcheurs, les chasseurs et les bûcherons. C’est le vêtement de plein air par excellence : résistant aux intempéries (vent, pluie, froid), irrétrécissable, presque indéchirable, mais doux et confortable. Plus chaude et plus durable qu’un sweater, disent les textes promotionnels.

D’autres modèles emboîtent rapidement le pas et Brown développe sa présence auprès de nouveaux corps de métier. Sur ses emballages et ses affiches, apparaissent maintenant des ouvriers du bâtiment, des gréeurs, des agriculteurs, des charpentiers, des policiers, des chauffeurs de camion, des cavaliers, des réparateurs.

En quinze ans, Brown’s Beach devient une véritable institution américaine. Sur l’étiquette d’inspection du vêtement, on lit :

Cher ami, ce vêtement a été inspecté par mes soins avant de quitter notre usine. Nous sommes particulièrement fiers de nos vêtements d’extérieur et de la minutie avec laquelle nous vérifions leur qualité. Je suis sûr que la finition de ce vêtement vous plaira et que vous verrez facilement la bonne valeur qu’il offre.

En 1932, la réputation de la veste Brown’s Beach est même portée à l’attention de l’amiral Byrd qui prépare sa deuxième expédition au pôle Sud. Le fils de Brown qui a repris l’affaire familiale fournit gracieusement un lot de 36 vestes et gilets pour l’expédition.

Après plusieurs déboires, Samuel Brown vend finalement l’entreprise à Jacob Finkelstein & Sons. La commercialisation reprend à travers le pays et dans leur boutique d’usine basée à Middleborough, dans le Massachusetts avant de déménager en 1955 à Woonsocket, dans le Rhode Island.

Les étiquettes

Worcester, Woonsocket et plus tard Nordfolk. On suit à la trace les lieux et dates de production sur les étiquettes des modèles d’époque. Certaines ne mentionnent aucune origine. Le blog archiviste de la collection de The San Valley Fernando Mercantile en fait un bel inventaire.

Sur les exemplaires datés, on trouve aussi les numéros WPL qui ont été délivrés de 1941 à 1959 en vertu du Wool Products Labelling Act. Les numéros WPL commencent à 00101 et se terminent à 13669. Cela ne signifie pas forcément que le vêtement a été produit pendant cette période, mais que le numéro a été attribué à la société pendant cette période.

La laine recyclée

C’est une colonne publiée par Magali An Berthon, spécialiste de l’artisanat textile, sur le blog du Musée de Design Copper Hewitt qui m’apprend que Brown utilisait en fait de la laine recyclée post-industrielle pour pouvoir garder des prix compétitifs.

Historiquement, la laine a été l’une des premières fibres à être récupérée et recyclée. Aux États-Unis, le commerce de la laine recyclée s’est développé au début du 19e siècle face à une demande grandissante, qui dépassait largement l’offre disponible sur le marché américain. La plupart des produits recyclés étaient alors importés de Grande-Bretagne. La laine usagée était d’abord coupée, déchiquetée, cardée et transformée à nouveau en fils souvent de moins bonne qualité avant d’être expédiée aux États-Unis. Elle était principalement utilisée pour les uniformes et les couvertures de l’armée.

Avec l’essor des fibres synthétiques, le marché de la laine recyclée a subi un revers majeur dans les années 1960. À la même époque, le lobby du Secrétariat international de la laine consacre les produits en « Pure New Wool » et en « Virgin Wool ». Il n’en fallait pas moins pour reléguer les produits en laine recyclée à l’arrière-plan.

La reprise au Japon

À la fin des années 2000, le détaillant japonais John Lofgren (Speedway) acquiert les droits de reproduction de la veste et du gilet d’origine. Aujourd’hui, la boutique basée à Sendai dans la préfecture de Miyagi continue à vendre des pièces Brown’s Beach, mais elle aurait revendu sa licence à Fullcount en 2010.

J’ai lu quelque part que seuls Fullcount et Lost Hills seraient autorisés à utiliser le label Brown’s Beach. Comment tout cela fonctionne légalement, je n’en ai aucune idée. Mais ce qui est sûr, c’est que plusieurs maisons japonaises font ou s’inspirent du tissu Brown’s Beach, parmi lesquelles les très inspirées : The Real McCoy’s, Anatomica, Sugar Cane, Tenderloin, Freewheelers, Cushman ou encore Markaware.

Les gilets Anatomica et la veste Raschel de The Real McCoy’s

On trouve le cardigan et le gilet proches des originaux et de ceux de Fullcount chez Anatomica, avec la mention du Brown’s Beach Cloth. Par contre, la veste de sport zippée Raschel de The Real McCoy’s n’est pas en tissu estampillé Brown’s Beach. En fait, rien d’étonnant : une fois encore, le label a décidé de se réapproprier l’original et d’en faire sa propre réédition, à partir d’un mélange coton laine de son cru, produit à Ichinomiya.

On peut évidemment regretter d’avoir perdu l’accessibilité et l’ordinaire honnête des pièces d’origine. Aujourd’hui, un produit Brown’s Beach est un produit de luxe. Les prix ne cessent d’augmenter à mesure que l’attrait du marché augmente. On a clairement perdu l’esprit du vêtement utilitaire de travail.

Il y a aussi une certaine profusion de produits Brown’s Beach disponibles aujourd’hui, plus ou moins fidèles aux modèles du catalogue original. Je serais assez tenté de dire que rien ne vaut les basiques : la veste de travail, le gilet, le cardigan et le blazer.

Le blazer et la cardigan Fullcount - La veste de travail et le gilet Losthills

Parmi les réinterprétations japonaises, on trouve plusieurs variations au niveau des couleurs, qui tranchent parfois nettement avec le classique poivre et sel, comme la déclinaison réussie en beige de Fullcount - et d’autres plus discutables en vert et en rouge.

Le gilet Early Vest de chez Fullcount en Brown’s Beach cloth beige

Les accessoires se multiplient également, même si on en trouvait déjà au catalogue de Brown : la casquette Shelter, l’écharpe, les gants (Fullcount les produit avec du cuir de bœuf de Kobe) ou encore les pantoufles montantes Boa.

L’offre est étendue, trop, mais il faut bien le reconnaître : sans le dynamise japonais, nous serions bien en peine de profiter aujourd’hui de l’héritage de Brown’s Beach. S’il y a un prix à payer, c’est celui-là.

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L'étoffe Brown's Beach

Avec le Brown's Beach cloth, la nostalgie d'un tissu noble et modeste à la fois, honnêtement fonctionnel, solidement esthétique.